Mon avis
Harry Potter : Génie littéraire ou recyclage magique ?
(Réflexions d’un lecteur de fantasy qui a déjà usé quelques bibliothèques en 40 ans de SFFF)
Introduction : Quand la chouette est arrivée par la fenêtre
Il faut avouer une chose : le jour où Harry Potter a atterri dans les rayons de librairie, personne – absolument personne – n’était préparé à l’ouragan culturel qui allait suivre. J’avais déjà quelques décennies de lectures derrière moi, du Tolkien à en perdre le sommeil, du Pratchett pour aiguiser l’esprit, du Ursula Le Guin pour élever l’âme… et soudain, voilà qu’un livre pour enfants (si, si, c’était d’abord vendu comme tel) devient le phénomène planétaire qu’on connaît.
Comme tout fan de SFFF d’un certain âge, j’ai accueilli ça avec curiosité, puis un brin de scepticisme : « encore une histoire d’orphelin élu qui va sauver le monde ? Pas exactement une nouveauté ». Mais bon, impossible de nier le charme de l’écriture et la capacité du roman à embarquer des millions de jeunes lecteurs qui n’avaient jamais touché un pavé de fantasy auparavant.
Et pourtant, derrière l’enchantement et les baguettes magiques, une petite question continue de flotter dans l’air : Harry Potter est-il une œuvre de génie, ou bien une version remixée (et sacrément marketée) d’histoires déjà écrites, notamment L’Île du Crâne d’Anthony Horowitz ?

Le phénomène Potter : quand la fantasy devient mainstream
Replaçons le contexte : dans les années 90, la fantasy restait un genre de niche. Oui, Tolkien avait conquis un public massif, et Terry Pratchett commençait à faire briller les étagères, mais globalement la fantasy « jeunesse » n’avait pas encore percé. Puis J.K. Rowling arrive, avec un mélange de mystère, d’humour britannique et de pensionnat magique, et soudain les gamins se mettent à réclamer des briques de 600 pages comme d’autres demandent une console de jeux.
C’est là le premier exploit incontestable du cycle : avoir réconcilié la jeunesse avec la lecture longue. Les files d’attente devant les librairies, les traductions express, les adaptations cinéma en rafale, tout ça n’est pas que de la hype. On peut critiquer l’écriture (souvent jugée simple, voire répétitive), mais il faut saluer cette capacité à créer un rituel culturel mondial.
Style et univers : familiarité réconfortante ou manque d’originalité ?
À la lecture, ce qui frappe, c’est le ton : ni trop adulte, ni trop enfantin. Juste ce qu’il faut de mystère, de camaraderie, de danger à chaque recoin. Les dialogues sont légers, parfois drôles (sans atteindre les sommets de Pratchett, mais qui le peut ?), et le décor du pensionnat anglais se prête merveilleusement à la construction d’un imaginaire collectif.
Mais… pour le lecteur chevronné, difficile de ne pas ressentir une impression de déjà-vu :
- Le héros orphelin prédestiné
- L’école de magie avec ses professeurs excentriques
- L’opposition très classique entre bien et mal
Alors, pourquoi Harry Potter a-t-il touché autant de monde ? Parce qu’il ne s’agissait pas d’inventer la poudre, mais de l’emballer dans un feu d’artifice coloré, parfaitement calibré pour un public jeune mais aussi pour les adultes en mal de contes modernes.

Le cas « L’Île du Crâne » : inspiration ou plagiat ?
Et c’est là que le débat devient croustillant. Anthony Horowitz, auteur britannique prolifique, publie L’Île du Crâne en 1983, soit plus de dix ans avant Harry Potter. L’histoire ? Un jeune garçon envoyé dans une école étrange, où les professeurs ne sont pas exactement ce qu’ils semblent être, et où des forces occultes se mettent en mouvement. Vous voyez où je veux en venir…
Les ressemblances ne s’arrêtent pas là :
- Le héros marginalisé qui découvre un monde caché
- L’école comme décor central, avec ses bizarreries
- Une ambiance oscillant entre humour et menace sombre
Alors bien sûr, les détails diffèrent, et Rowling a développé un univers plus vaste, plus feuilletonnant. Mais difficile, en tant que vieux lecteur, de ne pas lever un sourcil sceptique devant la proximité de certains éléments.
Originalité relative : la fantasy comme mosaïque
Soyons honnêtes : rares sont les œuvres de fantasy totalement « originales ». Le genre repose sur un héritage de mythes, de légendes et de structures narratives séculaires. Tolkien lui-même recyclait abondamment les sagas nordiques. Horowitz, Jones, Cooper, Pullman et consorts ont tous pioché dans le grand chaudron de la mythologie et du folklore.
Ce qu’a fait Rowling, c’est assembler ces ingrédients en un plat plus digeste pour le grand public. Moins épicé que du Le Guin, moins acide que du Pratchett, mais plus accessible. En ce sens, on peut dire que Harry Potter n’est pas du plagiat pur et simple, mais plutôt une sorte de « best of » de la fantasy jeunesse, présenté avec une efficacité redoutable.

Impact culturel : quand la magie sort des livres
Peu importe les querelles d’inspiration, Harry Potter a eu un effet massif sur la culture populaire. Des générations entières se sont identifiées aux personnages, ont découvert le plaisir de lire, et parfois même poursuivi vers d’autres auteurs plus exigeants.
C’est sans doute le plus grand mérite de la saga : avoir servi de passerelle. Demandez à un trentenaire aujourd’hui quel a été son premier gros roman de fantasy : neuf fois sur dix, la réponse sera Harry Potter. Puis viennent ensuite Tolkien, Pratchett, Sanderson ou Abercrombie. Autrement dit, Rowling a ouvert une porte.
Les limites : un univers figé dans son succès
- Une tendance à la répétition dans la structure des tomes
- Des personnages secondaires sous-exploités
- Un traitement moral assez binaire
Mais soyons justes : est-ce que la plupart des lecteurs s’en soucient ? Pas vraiment. L’univers fonctionne, le rythme entraîne, et les imperfections se fondent dans le plaisir global de la lecture.
Conclusion : Magie ou mirage ?
Alors, Harry Potter : plagiat ou chef-d’œuvre ? Probablement ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas une œuvre révolutionnaire, mais ce n’est pas non plus une copie servile. C’est une synthèse habile, un cocktail bien secoué de motifs classiques, servi au bon moment, au bon public, avec un marketing digne d’une potion de succès garanti.
Pour le lecteur chevronné, cela laisse parfois un goût de déjà-vu. Pour le jeune lecteur de l’époque, c’était une révélation. Et au final, n’est-ce pas ça, la véritable magie de la littérature ?
